Connaissez-vous la Guerre des Dictionnaires?

Avez-vous déjà accordé plus d'une dizaine de minutes de réflexion à votre dictionnaire- le temps de le choisir- dans quelque langue qu'il soit? Et pourtant le choix de ce recueil de connaissance, essentiel à un bon parler et à un bon entendement de la sociéte dans laquelle vous évoluez, est loin d'être évident ou anodin. Ceci d'autant plus que vous êtes au pays du libéralisme. Mais en fin de compte, me dis-je, dans le Vieux Monde, les choses sont-elles vraiment aussi simples qu'elles me l'avaient semblé jusqu'ici?

Saviez-vous qu'il y avait aux Etats-Unis plus de 300 dictionnaires émanant d'une bonne dizaine d'éditeurs, qu'il y avait eu une "guerre des dictionnaires" entre éditeurs concurrents en 1830, et un véritable cri au scandale de l'intelligentsia dans ces fameuses années soixante, à la sortie du Webster's Third New International Dictionary?

J'ai en effet découvert qu'au royaume du laisser-faire, il n'y avait nulle autorité officielle en matière de langue, aucun repère sur lequel se baser pour savoir de façon infaillible comment tel ou tel mot s'écrivait ou si tel mot était vraiment de l'américain- il est en effet important de distinguer entre l'américain et l'anglais, les Yankees ayant souhaité marquer leur différence. Si si, c'est vrai. Ceci me sembla fascinant. Moi qui pensais que dans tout pays, une Académie ou autre institution similaire veillait au maintient d'une certaine qualité, d'une homogénéité, bref d'une standardisation - plutôt par le haut- de la langue du pays·

Voici au contraire l'histoire palpitante des dictionnaires aux Etats-Unis, histoire qui laisse transparaitre la philosophie de l'individualisme et du progrès de ce pays, à contrario de la philosophie française du collectivisme, de la tradition et de la centralisation. Il en résulte que choisir un dictionnaire aux Etats-Unis est sans doute plus périlleux (à cause du risque d'en prendre un qui soit incomplet ou mauvais) qu'en notre doux pays français, mais qu'il y a aussi plus de chance de trouver des mots controversés comme "ain't"( forme familière de "isn't") dans le Merriam-Webster que des mots comme "start-up" dans la prochaine édition du Robert- quoique, peut-être le Larousse l'accueillerait-il?

Le milieu du XVIIIè siècle voit la parution en Angleterre d'un très bon dictionnaire de la langue anglaise sous la plume de Samuel Johnson, poête, critique, chercheur, et diplomé d'Oxford. (La terre anglaise n'a jamais été un bon terroir pour une Académie de la Langue non plus). Les pionniers du Nouveau Monde se réfèrent initialement à cet ouvrage mais trente années après sa parution, Noah Webster, Yankee du Connecticut, enseignant, et diplomé, lui, de Yale, lance son American Spelling Book. Son indépendantisme militant le pousse à se différencier des britanniques en simplifiant dans ce dictionnaire "the King's English". Il supprime les "u" de mots comme " colours" (i.e. "colors"), convertit les terminaisons en "-re" de mots comme "sombre" en "-er" ( "somber"), transforme "cheque" en "check", et introduit des mots uniques à la nouvelle colonie comme "caucus", "chowder", "applesauce" et "squash". Il accuse Johnson d'avoir inclu dans son ouvrage des mots "obscurs" comme "advesperate", des vulgarités comme "fart"( pardon) et d'y empêcher la progression de la langue..On sent bien là l'esprit pratique, simplificateur, orienté vers l'avenir plus que vers le passé et puritain du Nouveau Monde.

Mais M. Webster va devoir affronter un concurrent en la personne de J. Emerson Worcester, qui sort en 1830 son propre dictionnaire. S'ensuit la première guerre américaine des dictionnaires, au cours de laquelle l'agressivité Yankee et la force de frappe marketing de Webster lui donneront le dessus sur Worcester, auteur d'un produit considéré comme meilleur, mais homme plus britannophile et reservé·La lignée des dictionnaires Webster est née.

La deuxième pèriode de "trouble" dans le monde des dictionnaires date de 1961, lorsque sort le Webster's Third New International Dictionnary, ou " W3" pour les intimes. Il est qualifié de laxiste par l'intelligentsia de l'époque (donc le New York Times), ayant choisi d'abandonner les termes "illiterate" et "vulgar" pour qualifier l'usage de certains mots, leur préférant les qualificatifs plus neutres de "nonstandard' et de "substandard" et ayant intégré des termes du language courrant mais refusés par les intellectuels comme "ain't" et "irrespective". Un de ses critiques affirme que l'éditeur y a abandonné toute ambition de maintenir un certain niveau de qualité dans la langue américaine. Il sera pourtant suivi en 1969 du American Heritage Dictionnary de Houghton Mifflin, qui lui, fera commmenter les mots "disputés" par un panel de personalités·Que veut le peuple?

Car in fine, on l'oublie peut-être lorsqu'il s'agit d'ouvrages de référence, le but ultime d'un éditeur de dictionnaires n'est-il pas de retirer un profit maximal de son produit? N'est-il pas tentant, dès lors, notamment dans un contexte hautement concurrentiel et o¯ la rentabilité vient du nombre d'ouvrages vendus, de descendre le plus bas possible, de plaire au plus gand nombre, en lui permettant de trouver dans ses pages les mots qu'il utilise lui-même, écorchant parfois la langue d'origine? N'a t'on pas un "plus" si l'on est "dans le coup" en adoptant très vite les néologismes, "étrangismes" ( pour ne pas dire "anglicismes" dans le cas du français) et autres emprunts qui imprégnent constamment la langue parlée - plutôt que de respecter la tradition?

De cette constatation récente j'ai retiré une sensation de précarité intense quand à la source du savoir des penseurs, écrivains, journalistes, enseignants et intellectuels américains en général. Comment faisaient-ils pour dormir sur les deux oreilles? Soit ils n'ont pas le même besoin de certitude que moi, soit ils savent que parmi les plus de 300 dictionnaires aux Etats-Unis, beaucoup sont à éviter. Ils savent aussi que le nom de "Webster" est tombé dans le domaine public, laissant à tout éditeur la possibilité d'inclure "Webster's" dans le titre de son dictionnaire·De quoi tromper les non-initiés ( dont vous n'êtes plus, hé hé)!

Quatre grands éditeurs ou ouvrages sont cités par Kister dans son livre: Kister's Dictionnaries for Adults and Young People (existe t-il en France un livre sur comment choisir son dictionnaire?): Merriam-Webster, l'héritier unique de Noah Webster le réformateur, Webster's New World Dictionnary (rien à voir avec Noah), Random-House et ses American College Dictionnary et R.H Webster College Dictionnary et Houghton-Mifflin avec son American Heritage Dictionnary, quoique ce dernier soit plutôt déconseillé par l'auteur.

Qu'en est-il en France? L'enquête continue et tout est ici .

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