Lettre ouverte aux recruteurs californiens
Voici la lettre que j’aimerais envoyer aux recruteurs californiens après 6 mois de recherche infructueuse d’un emploi de niveau cadre expérimentée en Marketing en Californie.
Avant celle-ci, une introduction:
Je suis française, certes, diplomée d’une Grande Ecole de commerce parisienne, mais pas complètement étrangère quand même. Il se trouve que je suis également de nationalité Canadienne et parfaitement bilingue français-anglais. J’ai enfin eu la chance de travailler deux ans à Washington sur mes cinq ans de vie active. Donc, je ne devrais pas être trop mal placée pour trouver un job de cadre avec 5 ans d’expérience aux Etats-Unis, n’est-ce-pas?
La Lettre:
Eh ben si, en Californie, je ne suis RIEN. Ou plutot, pour parler franchement ( et non ” pc ” comme ici), je me sens un peu “bougnoule”, vous savez, ce terme pas très sympathique utilisé en France pour tous ceux qui ne sont pas du coin. Lorsque je leur parle de ma formation et de mon boulot à Bayard Presse, un éditeur respecté en France,ils répondent ” “très intéressant”. Mais ce qui est sous-entendu c’est: “mais pas utile ici”. Dur dur de se sentir marginalisée au pays de l’économie déchainée…
Ce que j’ai entendu au cours de mes divers entretiens ici:
-
Au "Career Center" de la Business School de l’université de Berkeley:
- " Oooh, tu as une experience tellement intéressante, tu devrais plutot mettre ta formation en fin de CV".
La formation française, pas la peine de la mettre en avant quoi.
- Lors d’un entretien pour un poste rémunéré $31,000, soit moins que tout ce que j’ai pu gagner auparavant ( poste que je me suis donc payé le luxe de refuser!):
- Vous pensez-vous capable de gérer plusieurs projets simultanément?
- Euuuh, vous voulez dire boire mon café et parler au telephone en même temps..? La, je ne suis pas sure.
- Au cours d’un entretien chez Old Navy, pour un poste Marketing dont m’avait fait part une personne qui le quittait car elle s’ennuyait à mourrir et que l’on trouvait exceptionnelle la moindre analyse chiffrée:
- Pensez-vous avoir des aptitudes analytiques?
- Ben, l’ESSEC en fait ça veut dire; " Ecole Super Sympa d’Etudes Cool". Mais oui!!
- Egalement, de la part d’une personne chez SUN, pour un poste en Etudes Marketing à temps partiel, personne qui avait un accent à coucher dehors ( et que je n’en n’ai honnêtement pas, ayant appris l’anglais à 10 ans):
- Ahh, la plupart de votre parcours est ‘overseas‘ ( sous-entendu: " pas d’chez nous").
- J’aurais voulu lui dire: " Et toi, tu viens d”overseas’ ou du ‘ deep south’ Mexicain?
Je pourrais continuer, mais vous avez à peu près compris j’espère ( ou voulez-vous que je répète plus lentement pour vous?;-))
Bref, ce qui est ‘hot’ ici, c’est d’avoir fait l’Université de Santa Cruz (en plus il y fait beau, ce qui n’est pas le cas des grandes écoles parisiennes), si possible en gestion de bases de donnnées ou autre matière enrichissante, d’être passé par une start-up au rythme totalement délirant, où on ne savait plus qui faisait quoi, ni pourquoi au fait, mais où on s’éclatait un max, et de vouloir travailler à San José, mecque du ebizness. Amen.
Le pire c’est que lorsque l’on croise ces gens qui ont ces postes super exciting ( yeah!) et super bien payés, on les trouve vraiment c∑! Ils ne sont jamais sortis des USA, pensent que le reste du monde est scotché à son écran comme eux, va commander ses chaussures, son fer à repasser et se renseigner sur comment inventer le fil à couper le beurre sur Internet. Nous, vieux européens aguérris, savons qu’il est plus agréable et généralement plus sur et plus rapide (nonobstant un mouvement social de protestation) d’aller acheter nos chaussures dans le petit quartier sympa plein de boutiques et notre fer à repasser chez Darty ou Boulanger.
Quand au fil à couper le beurre, ça c’est un truc qu’un jeune peuple comme les Etats-Unis cherche encore à inventer.
Rédigé en février 2000.
